Ibro n’est pas n’importe qui

Quand l’équipe de tournage de Françoise Ebrard s’offre un peu de délassement dans le restaurant d’une rue animée de Conakry, elle est sur le coup séduite par ce jeune serveur adolescent qui accueille tous les clients avec sourire et humour au bout des lèvres.
La réalisatrice observe le garçon, œil vif, aisance et déjà un talent tout naturel de comédien.
Elle comprend que ce garçon n’est pas n’importe qui et lui propose un des deux rôles principaux du film qu’elle est venue réaliser en Guinée, « Quelque part vers Conakry ».
Ibrahima Bah, qui avait déjà adopté le surnom-diminutif « Ibro » démarre ainsi sa carrière de comédien, en grimpant le tapis rouge de Cannes où le film est primé Caméra d’or en 1992.

Cette première expérience est fondatrice. Ibro sera comédien. Il continue son apprentissage auprès de l’Institut National des Arts de guinée, au sein du ballet Djoliba, jusqu’à venir prendre place au sein de la troupe nationale. Curieux et enthousiaste, il multiplie les collaborations avec les compagnies guinéennes mais aussi étrangères dont les françaises Générik Vapeur, Cartoon Sardines, Tartare. Ibro investit toutes les scènes des théâtres d’Afrique et devient une des figures de la jeune génération théâtrale de Guinée.
C’est après quelques années de métier qu’il décide de fonder sa propre compagnie. Elle aura pour nom « Alakabon Théâtre de Guinée ».

Ibro a une idée en tête. S’attaquer à l’œuvre de l’auteur guinéen Williams Sassine, décédé il y a peu de temps. Pour Ibro, qui mieux que Sassine chez les contemporains décrit avec cet humour féroce, l’absurdité et les travers d’une dictature de plus de trente ans, les faiblesses d’une société marquée par la colonisation, la vie d’un pays et d’un continent avec ses travers et ses grâces. Monter chaque texte de Sassine et porter son œuvre au-delà des frontières, voilà un projet de compagnie qui tient en haleine.

Après « L’Afrique en morceaux » et « L’Homme de sable », « Le Zéhéro n’est pas n’importe qui » est adapté pour la scène. Ibro y campe le personnage principal, un exilé de la dictature guinéenne, qui à la mort du chef d’état que tout le monde nomme PDG, se retrouve malgré lui, un héros de l’opposition au régime. Du caustique.

C’est cela qu’Ibro aurait eu le bonheur de vous montrer. Mais il en est autrement. Le comédien a revêtu malgré lui la situation du personnage qu’il incarne. La situation politique actuelle de la Guinée est très perturbée depuis deux ans. La grande violence des affrontements urbains de septembre 2009 et leurs poursuites ont poussé Ibro à faire la demande de l’asile politique en France. La procédure de l’asile politique est complexe, régie par un organisme d’Etat, l’OFPRA, Office Français pour les Réfugiés et Apatrides. La demande d’asile est basée sur l’examen de la dangerosité de la personne à retourner dans son pays pour justifier sa mise en sécurité sous notre drapeau.

La demande d’Ibro dure depuis janvier, soit plus de dix mois désormais. Le délai officiel pour réponse de l’OFPRA est en théorie de 6 mois. La situation politique en Guinée est en statu quo. Le deuxième tour des élections présidentielles a été reporté 2 fois en 3 mois pour cause d’affrontements et d’incendies de bureaux de vote. L’OFPRA ne décidera du sort des demandeurs d’asile guinéens que lorsque la situation politique du pays sera stabilisée. Nous pouvons désormais gager que cela durera encore un temps.

Ibro attend. Il attend qu’on lui donne une réponse, si oui ou non son asile sera accepté par la  France. Dans cette attente, Ibro vit en France légalement sous les conditions du demandeur d’asile. C’est-à-dire que ces derniers, puisque que l’on n’a pas encore statué sur leur cas, n’ont pas l’autorisation de travailler sur notre territoire. C’est bien là, le principal revers que la demande d’asile impose.

Le travail des étrangers en France est soumis à des règles très scrupuleuses et les conditions d’accès au travail ont été très drastiquement resserrées ces dernières années. Ibro est soutenu par la Cimade, organisme d’aide aux demandeurs d’asile et réfugiés, il a un réseau de soutien professionnel et amical en France qui lui permet d’endurer l’épreuve de l’attente et de la privation de son droit à travailler.

Le festival a fait tout ce qui était en son pouvoir pour permettre à Ibro de se tenir devant vous ce soir. Vous informez sur la non-tenue de ce spectacle permet aussi de mettre le doigt sur la difficultés de certain artistes à montrer leur travail, à circuler, à vivre librement. C’est une réalité que nous continuerons ensemble à combattre. Et nous sommes sûrs que la venue d’Ibro sur le festival ne sera que partie remise.

Devant l’incapacité de pouvoir faire autrement, le spectacle d’Ibro « Le Zéhéro » a dû être remplacé. Vous allez donc entendre Abakar Adam Abaye, une autre voix d’Afrique, mais une voix voisine et commune dans la nécessité de parler autrement de ce continent, de faire voler les clichés les éclats, de dire par le conte et l’imagination un réel qui parfois dérange.

Ouvrez grand vos oreilles, c’est parti !
Valentine Racine, Frontal

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Caméra d’or « Quelque part vers Conakry » de Françoise Ebrard

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